Pensées et Hidouchim

Donner des ordres à Dieu?

La dernière des demandes de la Amida de semaine est formulée ainsi: « écoute notre voix Eternel notre Dieu… »

J’ai toujours été frappée par ce qui ressemblerait presque à un ordre. Alors que les autres bénédictions de la Amida sont fixées par la tradition, cette dernière demande comprend une part de spontanéité. Celà voudrait-il dire que chacun peut demander ce que bon lui semble? Un être humain pourrait se faire entendre du Créateur du monde?

Oui, c’est bien ce qu’enseigne notre tradition, l’Homme et Dieu sont partenaires, tel est le sens de l’Alliance. Nous nous enjoignons (à nous-mêmes) d’écouter la parole divine en disant dans le Chéma Israël « écoute Israël, l’Eternel notre Dieu, l’Eternel est un », la réciprocité veut que de son côté, Dieu aussi nous écoute. Le Chéma Israël fait ainsi face au Chéma Kolénou de la Amida dans une exigence de dialogue vrai et d’écoute réciproque.

Ils nous renvoient également au « chéma békola » , « écoute sa voix », que L’Eternel adresse à Avraham pour qu’il écoute la voix de son épouse Sarah. Le dialogue entre Dieu et l’homme est bien un dialogue avec une humanité bisexuée, incluant les femmes, et implique bien également une écoute entre les sexes.

Ce que le Créateur nous donne, personne ne peut nous le prendre

Moda ani léfanéHa méleH Haï vékayam chéhéHézarta bi nichmati béHemla, rabba émounatéHa.

« Je m’incline devant toi en remerciement, roi vivant et réel, qui a fait revenir en moi mon âme avec bienveillante, grande est ta fidélité. »

Telles sont les paroles que nous prononçons le matin à notre réveil.

Cette journée ne m’a pas été donnée par ceux qui pourraient me vouloir du mal, mais par le Créateur de l’Univers. Qui pourrait me la gâcher?

Pour certains d’entre-nous, il est inacceptable que l’idée de Dieu ait un pouvoir sur notre monde spirituel et émotionnel.

Quoi qu’il en soit, il est encore plus inconcevable que les aléas de la vie et les mesquineries des hommes aient plus d’impact sur nous que la pensée d’un Créateur nous investissant du pouvoir de diriger nos vies et nos influences.

De quoi avons-nous réellement peur?

La première chose susceptible de nous enchaîner… est notre propre peur. C’est elle qui pousse les enfants d’israel, « bekotser rouaH« , dans l’essoufflement, à d’abord rabrouer Moïse, venu pour les libérer.

La haftara de la semaine dernière, tirée de Isaïe, nous livre une clef puissante pour sortir de l’emprise de la peur et entrer dans l’avenir. Elle prend le temps de rassurer « Jacob », c’est à dire le peuple d’Israël. A travers lui, elle s’adresse à chacun d’entre nous. Voici le début du chapitre 44:

« 1 Or, écoute, Jacob, ô mon serviteur! Israël, toi mon élu! 2 Ainsi parle l’Eternel, ton auteur, qui t’a formé dès le sein maternel, et qui sera ton appui: « Sois sans crainte, ô mon serviteur Jacob, Yechouroun, mon élu! 3 Car je veux répandre de l’eau sur le sol altéré, des rivières sur la terre aride; je veux répandre mon esprit sur ta postérité et ma bénédiction sur tes descendants. »

Des paroles rassurantes et encourageantes, qui comparent le vide qui assaille parfois nos coeurs à une terre aride, et qui ouvrent la perspective que les terres arides deviennent fertiles, que nos coeurs blessés redeviennent pleins d’espoir, de convictions et de force.

Alors, l’espoir de la poétesse ne serait pas vain lorsqu’elle s’interroge:  » Alors je dépose les armes, et je repense à ce désert, si je l’arrosais de mes larmes, y viendrait-il des arbres verts? Des arbres verts! »

Le français, ici, aplatit une grande beauté de l’hébreu:

א וְעַתָּה שְׁמַע, יַעֲקֹב עַבְדִּי; וְיִשְׂרָאֵל, בָּחַרְתִּי בוֹ. ב כֹּה-אָמַר יְהוָה עֹשֶׂךָ וְיֹצֶרְךָ מִבֶּטֶן, יַעְזְרֶךָּ: אַל-תִּירָא עַבְדִּי יַעֲקֹב, וִישֻׁרוּן בָּחַרְתִּי בוֹ.

Je traduirais par: « Et maintenant, écoute Jacob, qui me sert, et Israël, que j’ai choisi. Ainsi a dit l’Eternel ton faiseur et ton créateur depuis le ventre maternel: il t’aidera! N’aie pas peur mon serviteur Jacob … »

La proximité de deux expressions me frappe et m’interpelle. Quel est le lien entre le fait que l’Eternel nous connait depuis le sein maternel et celui que nous ne devons pas avoir peur? Le lien réside peut-être dans le fait que ce qui nous effraye le plus, ce sont nos propres faiblesses. Nos faiblesses, plus que de nos ennemis. Nous craignons que les situations difficiles que nous vivons ne mettent à jour des défauts que nous voudrions nous cacher à nous-mêmes. Telle est l’arme ultime en termes relationnels, celle du chevalier au miroir. On ne s’en prémunit qu’en « nous connaissant depuis le ventre de notre mère », en reconnaissant nos aspects les plus primitifs, les moins aboutis.

Mais si nous nous connaissons réellement, nous n’avons plus peur de voir ces défauts découverts, nous pouvons nous pencher réellement sur les situations qui nous préoccupent, nous cessons de perdre de l’énergie à nous camoufler.

Nous devons nous construire nous-mêmes, nous sommes responsables de qui nous sommes, certes, mais cela ne signifie pas que nous devions en avoir honte ni nous sentir coupable. L’ancien rituel des sacrifices était destiné à nous pousser à reconnaitre nos fautes, et, se faisant, à nous libérer de leur emprise.

Certains thérapeutes proposent aux personnes timides de commencer par avouer leur timidité avant de prendre la parole en public. Ainsi délivrées de la peur d’être découvertes ou de la peur de l’échec, nous pouvons faire au mieux avec assurance.

Tels que nous sommes, notre dignité est infinie et nous devons être respectés, avec nos défauts comme avec notre volonté de les dépasser.

Tel est pour moi le sens du « n’aie pas peur, je te connais depuis le ventre de ta mère » contenu dans ce texte d’Isaïe.

Comme le rappelle mon ami David Susskind (fondateur du CCLJ) qui  cite Rabbi NaHman de Bratslav, et à qui je dédie ce texte, « le monde entier est un pont étroit, et l’essentiel est de ne pas avoir peur, pas du tout peur », kol haolam koulo guecher tsar meod, vehaikar, lo lefaHed, Klal.

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