Nous ne sommes pas des victimes, nous sommes des militants !

Vendredi dernier, nous étions plus de 60 à la synagogue pour un dîner interconvictionnel qui nous a permis de créer des liens directs avec des femmes, des hommes et des enfants de toutes traditions religieuses et philosophiques.

Ce vendredi en revenant de la synagogue, nous avons entendu les sirènes de la police et des ambulances.Nous sommes tristes et choqués que l’imbécilité humaine ait pu faire autant de victimes, à notre porte. Nous sommes en deuil national.

Ces deux événements illustrent une réalité que nous connaissons tous : En tant qu’êtres humains, nous sommes capables du pire et du meilleur.

Comment nourrir notre capacité au meilleur ? Comment endiguer et désamorcer le risque du pire ?

A court terme, la destruction est toujours vainqueur. Il est facile d’attaquer lâchement et par surprise. Aucune gloire à cela. Il est criminel de faire le jeu des terroristes. Continuons à ignorer le nom de ces pseudos combattants. Appliquons l’injonction d’ « effacer le nom d’Amalec ».

A long terme, la relation et l’éducation sont toujours vainqueurs. Depuis 3000 ans, notre peuple a eu l’occasion de le prouver. Nous étions minian, ce matin, à la synagogue. Nous avons fait un office écourté par respect pour les forces de l’État qui le demandait. Appliquons l’injonction de rester « tissés dans le réseau de la vie », actifs, prenant soin de nous, de notre prochain, de l’étranger, restons vraiment vivants.

Notre office de ce matin réaffirmait les valeurs pour lesquels nous militons personnellement depuis des années : L’égalité entre les hommes et les femmes, le lien indissociable entre la tradition et la modernité, le lien entre la prière/le spirituel et l’action dans la cité, la suprématie de l’éducation, de la vision à long terme, et de la paix.

Ne laissons pas la peur faire événement. Le vrai héroïsme seul mérite le devant de la scène.

L’héroïsme est une bataille quotidienne, un travail d’éducation et de non-violence, à mener patiemment en notre for intérieur et dans nos relations avec les autres.

L’héroïsme est celui de ces Justes que la LICRA célébrera le dimanche 22 novembre, c’est le tweet « portes ouvertes », c’est les centaines de personnes qui sont allées donner spontanément leur sang, c’est la mise en avant de la culture avec la ‘Journée de la Culture, du Livre juif et du Shalom’ prévus pour dimanche prochain au MJLF, c’est le téléphone que nous décrochons pour soutenir nos proches et pour renforcer les liens, c’est le téléphone que nous raccrochons, pour recréer une atmosphère d’intimité dans nos foyers, c’est notre détermination à défendre notre identité française en tant que garante des libertés fondamentales.

Jean Jullien, "Peace for Paris"Aujourd’hui, nous sommes tous unis dans ce combat, en une grande « armée de paix », « tséva chalom ouménouHa ».

Nous continuerons à donner du sens à notre vie en nous battant pour la paix intérieure, la fierté de notre identité de juifs et de français, notre âme de défenseurs et de défenseuses de la liberté et de la République.

Certains nous prennent pour cible pour ce que nous représentons.

Personne n’a le pouvoir de nous transformer en victimes car nous sommes avant tout des militants solidaires.

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Ce samedi, j’ai conclu ces quelques mots par les deux phrases suivantes:
« Je suis fière de faire partie de cette action qui est la nôtre.
Merci pour cette collaboration qui donne du sens à ma vie. »
En effet, il me tient à coeur de m’appuyer sur le présent et sur le sentiment de collaboration, cela m’aide a faire face.
Ces deux phrases étant d’une nature un peu différente, je les mets maintenant en retrait. …

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Pour approfondir la question du danger du positionnement victimaire: Une émission de Boris Cyrulnik sur France Inter à écouter ici

A propos de « ZaHor » et d’effacer le nom d’Amalek, un article ici

A propos d’être « tissés dans le réseau de la vie » , il s’agit d’une expression utilisée entre autres dans la prière « el malé raHamim » récitée lors de l’enterrement et du Yzkor pendant les fêtes. On y formule le vœu que « son âme soit tissée dans le réseau de la vie », reste une référence de vie pour les proches.

Le repli sur soi est la vraie menace démographique (Parachat Vayéra 5771)

Il est très facile de savoir pourquoi nous avons raison. Il est plus difficile de comprendre ce qui pourrait motiver les choix « insensés » d’autrui. Notre prochain a-t-il besoin de notre compréhension ?

Certainement, il est toujours bien agréable d’être soutenu. Pourtant, pour certains, la sympathie d’autrui revêt une importance vitale. Pour la veuve, l’étranger, l’orphelin, et tous ceux qui sont en situation de faiblesse, être compris peut devenir une question de vie ou de mort. Cela va jusqu’à rejoindre l’injonction du Lévitique (Lev.19:16): «לא תעמד על דם רעך אני ה’ » « Ne te dresse pas sur le sang de ton prochain, car je suis l’Eternel. »

Que signifie « se dresser sur le sang de son prochain » ? C’est assister à sa mort sans lui venir en aide.

Certainement, Abraham est un exemple de respect du prochain. Il a couru au secours de Lot, et cette semaine, il va défendre Sodome et Gomorrhe contre la colère divine. Le début de notre paracha est devenu le paradigme du souci du prochain et de l’étranger.

Abraham se tient à l’entrée de sa tente, pour guetter les voyageurs et s’assurer de ne laisser personne dans le besoin. Il agit ainsi en dépit de sa grande douleur, puisqu’il est dans le moment le plus dur de sa convalescence suite à sa circoncision. Lorsqu’il aperçoit des étrangers, il se précipite à leur rencontre, et met toute sa diplomatie en œuvre pour les convaincre de s’arrêter, puis s’empresse de leur proposer de l’eau, un endroit où s’asseoir et un morceau de pain. Il promet peu, mais s’empresse de tenir beaucoup, il amènera des gâteaux, de la viande, et des laitages pour les faire patienter.

Le midrach ajoute que sa tente était ouverte aux quatre points cardinaux, de façon à pouvoir accueillir les passants d’où qu’ils viennent (source complexe, voir le site du Schechter Institute et l’explication du Rabbin Monique Süskind ICI).

Rav Yéhouda le précise en s’appuyant sur notre verset : « L’hospitalité est plus grande que l’accueil de la révélation divine » (Babli Chabbat 127a).

C’est l’expression הכנסת אורחין, haHnassat orHim, qui rend la notion d’hospitalité. De nos jours, elle fait référence au devoir d’inviter non seulement des amis, mais également des connaissances, en particulier à l’occasion du Chabbat. Le sens de ce commandement est pourtant bien plus large. En effet, les voyageurs d’Abraham ne sont même pas des connaissances. De plus, ils traversent un désert, l’une des épreuves pour lesquelles, lorsqu’on y a survécu, on doit monter à la Torah et rendre grâce d’être toujours en vie(ברכת הגומל ).

Ces deux différences se conjuguent en un seul principe : la vulnérabilité. Vulnérabilité des voyageurs qui sont en situation précaire et des hôtes qui accueillent des inconnus. Dans ces circonstances, la crainte de l’autre pourrait avoir des conséquences mortelles.

Pourtant, c’est l’amour de l’autre qui l’emporte, conjuguant par anticipation le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lev. 19 :18) au « vous aimerez l’étranger car vous avez été étrangers en terre d’Egypte » (Deut. 10 :19).

Inutile de souligner combien ces réflexions sont en phase avec l’actualité, tant au niveau politique que personnel. Accueillir autrui, une connaissance dans sa maison, un étranger dans son pays, un ami dans son cœur, c’est toujours une prise de risque. Ce risque « ponctuel » semble facile à éviter en se refermant.

Ce serait oublier que le repli sur soi constitue un risque structurel, il alimente toujours plus la méfiance, la solitude, et la rancune.

Aujourd’hui, les débats sur l’immigration font rage dans tous les pays démocratique.

Que faire de l’Autre, lorsque son altérité nous inquiète et que nous sommes tentés de l’éloigner en le dénommant « étranger » ? Que faire des  « étrangers »  roms, des « étrangers » wallons ou flamands, des « étrangers » travailleurs immigrés ou arabes israéliens, de ceux qui veulent devenir citoyens, que ce soit en France, aux USA ou en Israël ? Sans parler des « étrangers » opposants politiques, dans tous les pays anti-démocratiques. (Voir ICI des sources actuelles sur les serments, les immigrations, les mobilisations)

Que faire de  nos parents, conjoints, enfants, amis ou collègues qui soutiennent de idées parfois totalement étrangères à notre logique, et font parfois figure de l’ « étranger » parfait ?

Plus que jamais, il est essentiel de suivre l’avis de Rabbi Natan : « Le défaut qui est en toi ne le reporte pas sur ton prochain » (Babli baba métsia 99b).

Un autre volet de ce questionnement concerne notre position de juifs vivant en dehors d’Israël. Tout en étant fiers d’être citoyens, certaines attaquent nous donnent le sentiment d’être « étrangers ». Comment nous positionner sur cette question ? Sommes-nous capable de résister aux agressions sans nous replier ? Sommes-nous capables de saisir les mains tendues ?

Accueillis par la paroisse du Béguinage à Bruxelles, notre communauté est un exemple de victoire sur la crainte, de confiance partagée entre la volonté d’accueillir de cette paroisse et la volonté d’être accueillis de Chir Hadach.

Je renouvelle donc à l’occasion de la Parachat Vayéra mes remerciements à tous ceux qui font l’effort d’accueillir et d’être accueillis, et renforcent ainsi la logique de l’entre-aide qui est si essentielle.

Que la peur de l’autre ne triomphe jamais en nous, que, malgré la douleur et la chaleur du jour, nous ayons l’empressement d’avancer vers autrui pour l’accueillir comme Abraham.

Que nous ayons le mérite d’alimenter en nous et dans notre entourage le soutien de nos proches et de nos moins proches, en dépit des difficultés et des différences.

Que nous considérions toujours les comportements de repli, et non la personne de notre prochain, comme une menace.

Chabbat Chalom, שבת שלום